La première fois qu'il m'a été donné d'aborder l'oeuvre de Céline, c'est après un spectacle au Colombier. Un membre de la société d'Etudes Céliniennes (S.E.C.) cherchait un acteur pour incarner Céline dans une adaptation qu'il voulait faire du dernier roman de CELINE : Nord. Il avait cherché longtemps, mettant en chasse ses relations dans le "milieu théâtral". Le hasard lui fit rencontrer une amie qui se souvint de moi. "Je connais le gars qu'il te faut mais je ne sais pas ce qu'il est devenu depuis le temps. Je jouais justement ce soir-là à Bagnolet.
Monsieur D. m'a donc été présenté et m'a proposé le rôle que j'ai refusé. Je trouvais déraisonnable d'aborder un tel auteur sans une connaissance approfondie de son oeuvre. Je lui ai plutôt demandé de me conseiller quelques lectures. Dans les quinze jours qui suivirent, je reçus les ouvrages et pus commencer mon approche de l'homme. Nous nous vîmes plus tard dans un café parisien. Je persistai dans mon refus du rôle. Par contre je proposai qu'il fasse un choix de textes sous la forme d'un monologue que je me faisais fort de préparer sérieusement. A lui de choisir le lieu et la date de la prestation entre intimes et connaisseurs. A l'issue de cette expérience, nous prendrions une décision commune en ce qui concernait "Nord".
Il accepta et le spectacle fut fixé en juin 2006 à l'Abbaye d'Ardenne au cours du 16ème Colloque International des Rencontres Céliniennes qu'organise régulièrement la S.E.C..

J'ai travaillé le texte pendant des mois, à la virgule. Cherchant l'auteur... ça aurait pu être un copain de mon père, il parlait des mêmes choses. J'ai investi ce personnage et sa langue. C'est une France que j'avais en moi.

Mon père aussi avait été militaire, il avait connu la guerre, comme lui. Il en était écoeuré, comme lui. Il était à Oradour sur Glane au lendemain du carnage. Il n'en parlait jamais. Il ne pouvait pas. Céline avait vécu d'autres horreurs. Tous deux étaient heurtés par la machine de guerre, la machine humaine...

Accompagné par Michel THOUSEAU à la contrebasse, j'ai donc défendu "CELINE ET LA GUERRE" avec vigueur. François GIBAULT a été très touché par la prestation et m'a fait obtenir les droits auprès de Gallimard.

Par la suite j'ai été contacté par l'organisateur du Festival de la Critique "Boulevard Sainte Beuve" de Boulogne sur mer qui cherchait un sujet fort. J'ai proposé Céline et ce fut pour lui une évidence. Comment n'y avait-il pas pensé plus tôt ! La critique : bien sûr ! CELINE !!! Nous sommes partis sur "Les Entretiens avec le Professeur Y", livre qui me fascinait et que j'avais très envie de dire en public. Un metteur en scène Ludovic LONGELIN, avec lequel j'avais travaillé souvent, a été mis sur le coup mais il s'est dirigé vers les entretiens radiophoniques de 1956/57. Cela mettait le personnage lui-même en avant.

C'est Ludovic Longelin, qui m'interviewe pendant le spectacle. Je me retrouvais donc à incarner l'homme. Je ne m'en suis pas aperçu tant son style et ses paroles sont fascinantes.
Il parle de son enfance, de son éducation, du Paris de cette époque-là... de ses parents, de son métier, de ses opinions... il parle des hommes aussi, de leurs utopies et je me sens à l'aise dans ce qu'il dénonce. Sa personnalité est sans concession. Ce n'est pas de ces auteurs qui font de la littérature, comme il dit : il met sa peau sur la table car il n'y a qu'une seule inspiratrice, c'est la mort, si vous ne mettez pas votre peau sur la table, vous n'avez rien, il faut payer. Tout le reste pue le gratuit !

"J'ai cessé d'être écrivain, pour devenir un chroniqueur !" Quel mot voudriez-vous prononcer, quelle phrase voudriez-vous écrire avant de disparaître ? Réponse : "Ils étaient lourds ! Voilà c’que j’pense, oui ! En pensant, les hommes en général, ils sont horriblement lourds, n’est-ce pas,… ils sont lourds et épais, voilà ce qu’ils sont… méchants et bêtes en plus… mais ils sont surtout lourds et épais…"

La gloire ne va qu'aux morts, les vivants n'arrivent qu'à l'Académie !!!"
On peut visionner quelques extraits vidéo en allant sur http://remblaiement.free.fr/ dans la rubrique video, ouvrir les dossiers "boulogne". Ce sont quelques extraits de la création juin 2006 au théâtre des Pipots à Boulogne sur Mer. Une ville où il ne se passe rien ! comme disait l'autre...

Lors d'une représentation en décembre 2008 à Palaiseau, Jean-Pierre DOCHE de la Revue Célinienne nous a fait un long et bel article que je joins.


« Dieu qu’ils étaient lourds ! »
Micro Faune !...

Pierric Maelstaf, fondateur et animateur des rencontres de la critique et de la culture de Boulogne-sur-Mer « Boulevard Sainte-Beuve », est l’initiateur et le producteur du spectacle « Dieu, qu’ils étaient lourds ! » avec « ça & là » et « Silènes Cies ». Sous-titré entretien théâtral et littéraire avec Louis-Ferdinand Céline, Ludovic Longelin a réalisé le montage de plusieurs entretiens radiophoniques du Céline des années 50 et en a signé la mise en scène.
Ludovic Longelin qui travaille sur la confession théâtrale a été subjugué par les paroles du Céline de ces entretiens, pris sur le vif sans possibilité de retouches. Il y aussi ce rapport entre l’interviewé et l’interviewer qui est d’essence théâtrale, et qui m’a fait penser à l’une des définitions que Louis Jouvet a donné du théâtre : « Tu me parles, et je te réponds ».

Le spectacle démarre par les trois premiers chapitres de « Nord » et par de courts extraits des « Entretiens avec le professeur Y », ponctués des quatre premiers vers de la chanson de Céline Règlement : « Je te trouverai charogne, un vilain soir, je te ferai dans les mires, deux grands trous noirs ». Le décor entrevu est celui d’un studio d’enregistrement, un peu de chaise électrique tel que Céline l’évoque dans son monologue radio enregistré par Paul Chambrillon en octobre 1957, qui est aussi repris dans ce montage.
Tout commence dans l’obscurité dans laquelle Céline se murmure à lui-même ces textes, le spectateur devant prêter l’oreille pour l’entendre, puis une douce lumière apparaît, et l’on découvre dans un large espace un Céline habillé comme le clochard qu’il était devenu à Meudon, assis dans un fauteuil chromé entouré de deux grands micros sur pied pour capter l’ambiance, plus un micro proche de son visage pour capter sa voix.
Marc-Henri Lamande, sosie d’Antonin Artaud, incarne de manière extraordinaire Céline par sa diction, son rythme, son souffle et par tout son être. Le visage est angoissé et douloureux, les gestes sont rares et nerveux, la voix est fatiguée et saccadée. C’est l’énergie du désespoir qui est au service du texte. Et du fond de la salle des questions fusent dans le son métallique de la radio d’antan. C’est Ludovic Longelin qui joue aux journalistes avec classe, en posant en direct à Céline les questions qui ont été alors celles de :

- Robert Sadoul dans l’entretien non diffusé, enregistré en 1955 dans un studio parisien
- Louis-Albert Zbinden dans l’entretien pour la Radio-Suisse Romande enregistré le 8 juillet 1957 à Meudon
- Pierre Dumayet dans l’émission Lecture pour tous diffusée en direct sur la 1ère chaîne de la RTF le 17 juillet 1957
- Louis Pauwels dans l’émission En français dans le texte programmée sur la 1ère chaîne de la RTF pour le 19 juin 1959, et interdite d’antenne !

Nous entrons dans un moment magique où je me suis senti personnellement transporté tour à tour chez Céline lors de ces enregistrements, ou chez moi comme si j’étais en train d’écouter en direct la Radio Suisse Romande, et de boire ses paroles !
C’est comme une partition à deux voix, qui dure pendant une heure, où la quintessence de ce que Céline a voulu faire passer sur les ondes comme message pour plus tard, il pensait à trois siècles, nous est fidèlement transmis.
Céline qui aurait voulu être musicien, nous chante ce soir sa vie, et il répond à ses interrogateurs comme en micro-faune ou comme en micro-chirurgie !...
Et la salle de ce soir là, majoritairement non célinienne, est tout de suite conquise et captivée par ces paroles auxquelles elle réagit spontanément par des rires ou des silences significatifs d’une attention profonde et d’un fort intérêt.

Cette représentation nous a fait prendre conscience du style parlé de Céline, encore peu connu, qui est un véritable style travaillé, et qui semble dans de nombreux cas, préalablement écrit et appris presque par cœur, comme un comédien, la preuve étant les redites, mot pour mot, dans plusieurs interviews.
La fin est très émouvante. A la suite de la réponse de Céline qui qualifie les hommes de « lourds et épais, plus que méchants et bêtes » Zbinden lui pose la question vacharde destinée à l’achever : « Et vous, vous avez essayé d’être léger ? » qui amène Céline à parler superbement de sa mère, des dentelles anciennes, et à nouveau de la lourdeur des hommes, ce qui laisse Zbinden sans voix. Tout aurait pu s’arrêter là, mais se souvenant de l’entretien de Pauwels, l’adaptateur nous fait entendre la voix d’une danseuse donnant ses consignes à ses élèves, comme si on était chez Céline avec au-dessus de nous les cours de danse de son épouse Lucette Almanzor.
Le trio Lamande-Longelin-Maelstaf a réussi l’exploit de faire revivre avec légèreté, le plus grand écrivain français du XX ème siècle. Dieu, leur en soit loué !
Ce spectacle nous a été présenté le 28 Mars dernier au théâtre de la Mare au Diable à Palaiseau, pour sa neuvième représentation, les huit précédentes l’ayant été à Boulogne-sur-Mer en février 2007, pour sa création lors du festival « Boulevard Sainte-Beuve », puis à Eymoutiers en août 2007, à la Cartoucherie de Vincennes (2 fois) et au théâtre des Pipots de Boulogne-sur-Mer en novembre 2007(4 fois).

Cela vaut le déplacement. Qu’on se le dise !
Jean-Pierre Doche - REVUE CELINIENNE – mai 2008

"Dieu qu'ils étaient lourds !..." a été joué à Talant prés de Dijon les 20 et 21 novembre 2008 à l'Espace Brassens, rue Charles Dullin
au COMEDIA-THEATRE de Lagny (77) les 28, 29 novembre 2008 à 21h et le 30 novembre à 15h
à LOMME près de Lille en janvier 2009.
Au Festival d'Avignon à La Manutention - salle de l'AJMI du 7 au 25 juillet 2009
à Fontainebleau - Théâtre des Sablons en décembre 2009

Les prochaines représentations :

Soirée exceptionnelle au Théâtre Mouffetard - Paris le 23 février 2010 à 20.30
à Quimper - Théâtre Max Jacob - scène nationale - 1er avril 2010 à 20.30

Audio et extraits vidéo sur le lien :
www.virb.com/marc_henri_lamande